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— Place !… Service du cardinal !… Place !…
Le très élégant marquis Jehan d’Almaric, flanqué d’une dizaine de chevau-légers, s’ouvrait la route l’épée à la main et la foule, impressionnée, s’écartait en toute hâte.
Parfois en maugréant.
Loup de Pomonne, comte de Nissac, se faisait discret, sa nature étant rétive à ce genre de démonstration ostentatoire. Homme de guerre, de sang et de froid, il n’entendait rien aux usages des villes, aux hiérarchies fondées sur autre chose que la bravoure, l’honneur ou l’intelligence – survivre au milieu des combats en est une des manifestations –, toutes valeurs qu’il chérissait avec une égale ardeur.
Mais lui demandait-on son avis, alors qu’on l’était allé chercher en pleine bataille, face aux Espagnols, à l’instant où une fois encore, une fois de plus, il avait placé son artillerie avec une intelligence qui fascinait tout autant son chef, le prince de Condé, que son adversaire, le comte de Fuensaldana, Gouverneur général des Pays-Bas occupés par les armées de la sainte Espagne et qui eût volontiers invité à sa table ce général aussi talentueux que discret.
Entré en la capitale par la porte Saint-Denis, au large de l’ancienne maladrerie de Saint-Lazare, la petite troupe arriva rapidement au Palais-Royal, qu’elle contourna par la rue Neuve-Saint-Honoré.
Un vent glacé balayait les dernières feuilles de l’automne au pied des arbres dénudés.
À peine descendu de cheval, Nissac fut pris en main par un homme au visage impénétrable mais au regard rusé, qui ne semblait ni valet ni gentilhomme, à moins qu’il ne fût les deux à la fois.
Le comte de Nissac, un peu perdu, suivit son guide à travers une série d’escaliers et de couloirs puis, devant une porte où stationnaient deux hommes de haute stature, son guide le fit attendre tandis que lui-même pénétrait à l’intérieur.
À la grande surprise de Nissac, ce fut Mazarin qui, un instant plus tard, vint lui ouvrir la porte.
Le cardinal observa un instant le jeune général puis le regard de l’homme d’État sombra vers une tendresse presque féminine et Nissac, saisi aux épaules par deux mains nerveuses, se sentit embrassé sur chaque joue avant d’être un instant pressé contre l’habit pourpre du Premier ministre qui répéta :
— Nissac !… Ah, Nissac !… Mon cher Nissac !…
À peine libéré de cette étreinte, le comte eut quelque embarras à dissimuler sa gêne :
— Votre Éminence, je…
Il fut aussitôt interrompu :
— Il n’y a pas de « Votre Éminence » pour vous. À la Cour si vous y tenez, mais pas entre nous. Certainement pas !… Sans votre intervention, où vous avez risqué votre vie avec belle témérité, que serais-je aujourd’hui ?… Une charogne mangée par les vers et sur la tombe de laquelle viendraient pisser les ducs de Beaufort, Luynes, Brissac, Bouillon, La Rochefoucauld… Les seigneurs de Fontrailles, Montrésor, Saint-Ibald et quelques milliers d’autres avec eux. Alors pas d’Éminence !
— Mais comment dois-je vous nommer, Votre Éminence ?
Le cardinal caressa sa moustache, songeur et vaguement amusé, puis il prit sa décision :
— Soyons simples, car nous sommes appelés, je l’espère, à nous revoir souvent. Disons… « Cardinal » ?…
— Comme il vous plaira, monsieur le cardinal.
Le cardinal, satisfait, s’effaça et fit entrer le comte dans une pièce aux dimensions modestes. Un feu de grosses bûches brûlait en la cheminée et une table à deux couverts était dressée à proximité.
Le cardinal eut un geste d’invite :
— La pièce est petite mais vite chauffée, c’est là son avantage. Nous allons prendre une légère collation.
— Mais… Votre… Cardinal… Le voyage fut fort long et je suis couvert de poussière.
— Ça ne me dérange pas.
Puis, se reprenant brusquement :
— Ah, on m’a dit cela, Nissac, qui est bien étrange : vous vous laveriez tous les jours, même l’hiver, avec force seaux d’eau ? C’est là chose bien dangereuse et singulière !
Il adressa discrètement un signe à un des valets.
Nissac, ne sachant trop que dire, expliqua :
— Ainsi ai-je été élevé. Mes ancêtres marins détestaient la vermine qui infecte la marine royale. L’eau, si elle est de grande pureté, tue les miasmes.
On apporta un baquet d’eau chaude. Le comte s’y lava le visage et les mains, puis il passa à table où l’attendait le Premier ministre sans marquer d’impatience.
Le cardinal Mazarin savait recevoir et, si l’on estimait les repas de fête à l’aune de cette « légère collation », il devait y avoir matière à nourrir tout un corps d’armée.
Après un potage à la bisque de pigeons relevé de pointes d’asperges, on attaqua une croupe de veau garnie de côtelettes, des fricandeaux farcis, un cochon de lait, des fromages de Fleury et de Brie puis une tarte aux pommes. Le tout arrosé d’un excellent vin de Graves.
Pendant le repas, le cardinal avait axé la conversation sur la guerre et pris grand plaisir à écouter les théories nouvelles de Nissac qui préconisait de fortes concentrations d’artillerie dotées d’une grande mobilité, ainsi qu’il l’avait expérimenté lors de l’éclatante victoire de Lens.
Après avoir repoussé son assiette, Mazarin lança :
— J’aime ceux qui réfléchissent sur leur métier. Ceux-là seuls font avancer le monde. Quant à votre idée, elle est de grande séduction : rassembler tous nos canons, ouvrir le feu et déplacer les pièces là où la bataille nous appelle. Je vous offrirai un jour les moyens de vérifier tout cela contre les Espagnols… ou d’autres, des Français, hélas.
Il ménagea un court silence et reprit :
— Oui, l’heure n’est point venue. Il est, en le royaume, des choses plus urgentes que la guerre qui pourtant est grande horreur.
Puis, se penchant vers Nissac, il ajouta :
— Nissac, les choses vont de plus en plus mal. Depuis les événements de l’été, on se demande s’il existe encore un royaume de France.
— Cela est donc si grave ?
Le cardinal avait baissé la voix.
— La reine et le dauphin ne sont plus en sécurité. Il va nous falloir quitter Paris dès les premiers jours de janvier. Avec ceux qui, à la Cour, nous sont encore fidèles, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas encore jugé le moment venu de nous trahir. Je ne parle pas pour vous, Nissac.
— Monsieur le cardinal, je suis un soldat, j’arrive de la guerre. Que pourrais-je faire ?
Le Premier ministre saisit avec les doigts un filet de mouton aux morilles figé en sa sauce et qui avait été dédaigné, puis il répondit avec gravité :
— Mon cœur se trouve au plus profond d’un dilemme. J’ai de la reconnaissance et de l’amitié pour vous, Nissac. À y bien réfléchir, puisque je vous dois la vie, je vous dois tout. Vous exposer au danger me coûte…
— Monsieur le Cardinal, à la guerre, le danger est mon métayer.
— Votre… métayer ?
— Il me sert à la mesure des risques que je prends. Il peut certes me vaincre, mais je le domine.
Le cardinal reposa en souriant la pièce de filet de mouton. Il souriait, l’air heureux et détendu.
— J’aime vos paroles, votre ton !… Comme vous jouez bien de votre vie. Jouez, vous avez bien entendu. Ici-bas, il n’y a que deux sortes d’hommes : ceux qui vivent au jour le jour et ceux qui ont un grand dessein théâtral pour cette petite chose rare et unique : notre vie, et la représentation que nous en donnons.
— Et vous attendez de moi, monsieur le cardinal, que je sois un bon acteur qui ne se fasse point lapider dès la première scène du premier acte ?
— Vous dites fort bien la chose, cher Nissac !
— Mais quel est le sujet de la pièce ?
— La Cour s’en va, sans doute au château de Saint-Germain-en-Laye. J’ai ici des espions, c’est entendu. Mais la plupart sont gens de peu, sans finesse et sans intelligence.
Il réfléchit un instant et reprit :
— Restez, Nissac. Soyez mes yeux, mes oreilles et mon épée. Sabotez leur ambition, désarmez leurs projets, écrasez leurs rêves de puissance.
— Seul ?
— J’espère bien que non !… Je sais qu’on ne vous achète point, Nissac, mais pour survivre sur les arrières de l’ennemi, en sa place forte, il faut de l’or, certes, mais autre chose encore : avez-vous des amis à Paris ?
— Au moins deux. Et un troisième, mais celui-là est en ce moment aux armées.
— Qui sont vos amis ?
— L’un, le baron Melchior Le Clair de Lafitte, est colonel à vos chevau-légers.
— Je le connais. Continuez !
— L’autre, je ne le puis nommer mais cet homme inconnu vaut un régiment.
— Je ne suis pas indiscret, Nissac. Poursuivez.
— Le dernier est ce lieutenant Sébastien de Frontignac que vous disiez un peu sorcier à notre première rencontre.
— Bien, très bien, Nissac, deux militaires et un inconnu… Je ne serai point indiscret. Mais il vous faut davantage de monde. Je vous l’ai dit, vous aurez de gros moyens, mais aussi tous pouvoirs tant que je serai en cette ville. Ah, il vous faut… Comment dois-je vous le dire ?… Une bande ?… Oui, peut-être ainsi. Une troupe modeste en nombre mais d’une très grande valeur. L’histoire a souvente fois été faite par de petits groupes d’hommes résolus.
— Or donc, monsieur le cardinal, vous entendez que je reste en cette ville que vous ne tarderez pas à assiéger avec l’armée royale ? Que j’y reste et que j’y nuise aux intérêts des Frondeurs du parlement et aux seigneurs qui les appuient avec toujours plus d’évidence ?
Le cardinal se leva brutalement et étendit ses mains fines devant les flammes de la cheminée.
Puis il se retourna avec lenteur.
— Leur nuire ?… Non pas ! Vous devez faire bien davantage ! Vous devez les faire échouer en toutes choses et, si possible, les humilier grandement par votre audace.
Il s’approcha et saisit en les siennes les mains du comte de Nissac :
— Ne m’abandonnez pas, Nissac !
Il lâcha les mains de Nissac et revint vers la cheminée en frissonnant :
— La France, quel pays glacé !
Puis, se retournant :
— À ce point dramatique des événements, il n’est plus de hasards mais la manifestation de la volonté divine. Vous êtes l’envoyé de la Providence, Nissac. Allez au terme de la tâche que vous vous êtes assignée le jour où vous avez sauvé ma pauvre vie. Vous agirez !… Vous ou un des vôtres passera les barrages de Seine pour me rendre compte chaque semaine afin que j’ajuste au mieux ma politique.
Il hésita et ajouta :
— Et ce n’est pas tout.
Nissac eut un vague sourire.
— Aurai-je donc le temps de faire autre chose encore, monsieur le cardinal ?
Mazarin frappa avec violence du poing sur la table mais en parut aussitôt désolé :
— Je n’aurais pas dû m’emporter, au reste, ce n’était point contre vous. Je vous demande pardon, Nissac… Oui, il y a autre chose. Ma police est incompétente. Les lieutenants civils, les commissaires… Il n’est guère que le lieutenant criminel, Jérôme Galand, qui me soit fidèle et qui soit homme de valeur. Voyez-le au sujet de cette affaire d’Écorcheur. Il semble que l’homme soit puissant, dispose de bien des complices. Il doit donc s’agir d’un grand seigneur. Ces crimes affreux soulèvent grande indignation. Si… Si nous avions de la chance, si l’Écorcheur était un Frondeur, imaginez le parti que nous pourrions en tirer.
— Mais je n’ai aucune expérience des affaires criminelles et moins encore des gens de police !
— Vous avez l’intelligence et l’esprit de méthode, c’est plus qu’il n’en faut. Vous êtes en toutes choses l’homme de la situation !… Et mon ami, mon seul ami.